Un an déjà ou 100 000 morts plus tard !

Il ne s’agit pas ici de faire le procès du traitement de cette pandémie par le gouvernement, d’autres s’en chargent, à raison ou pas, pour se faire une place au soleil avec plus ou moins de démagogie.

Il ne s’agit pas davantage de hiérarchiser les souffrances rencontrées chez les étudiants, les acteurs du monde culturel, le personnel hospitalier, les restaurateurs, mais de s’interroger sur les conséquences de cette pandémie sur ce que dit d’elle une société qui maltraite ses morts.

Si la vie est une maladie mortelle ou dit autrement, si la mort est consubstantielle à la vie, elle se déplace avec ses interrogations historiques sur le sens de la vie, au service de quoi ou de qui ? quelle place occupée parmi les vivants ? et sur l’après la mort avec des réponses variables selon les 3 religions monothéistes dominant l’actuel champ religieux, succédant aux réponses développées par toutes les civilisations précédentes.

La question de l’après est en cela, ancestrale et universelle, si la réponse ne l’est pas.

Dit autrement, comment avec notre histoire, notre mode de croyance, nous apprenons à vivre avec le départ de ceux qui nous quittent et que nous quittons (ou pas) avec nos rites d’accompagnement.

Et c’est là que le bât blesse.

Si la mort est de moins en moins domestique, si elle est mal venue, repoussée à l’extérieur de la « maison » cette pandémie a accéléré et amplifié le phénomène de déni.

Imposer la rencontre avec la mort seul dans son lit d’Ehpad ou d’hôpital, seul avec ses doutes, les derniers messages à faire passer, les repentis, les moments de grandes joies, les fiertés rappelées, l’absence des corps qui se touchent dans un au revoir physique, présuppose qu’on se soit préparé à cette finitude.

Présupposé pour le moins discutable sur le fond, tant les mots manquent pour parler de la mort, qui, d’une certaine manière, les exclue. Comme un tabou culturel.

Tant nous mettons la mort à distance dans nos sociétés de consommation boostées au jeunisme et à la réussite matérielle, tant elle devient un business à part entière, qu’elle se banalise dans des campagnes publicitaires ou « s’évènementialise » pour faire du buzz (décompte morbide au quotidien des morts de la Covid et stats comparatives à l’appui).

Comment se préparer quand la question est absente, repoussée, déniée ?

Comment traiter ce qui n’est pas nommé ?

Sur la forme, la prise de conscience dans un coma artificiel d’avoir à dialoguer avec la mort (fut-elle entamée avant) a peu de sens d’exister. Raide mais vrai.

Dans les familles la colère voyage avec la culpabilité. Tout ce qui aurait voulu être dit et qui n’a pas été dit et qui est empêché (voire en pêché) pèse dans les consciences. Comme l’impression sournoise de se faire « entuber ». Le manque appelle le manque, le manque nourrit le manque.

Si bien sûr la confrontation au deuil nous fait grandir par les renoncements nécessaires qu’il impose, si nous nous développons à partir de ruptures qui nous obligent à prendre d’autres chemins, d’autres lectures de l’évènement, la peur demeure moins lourde quand elle se partage et ce partage a été bien souvent réduit à une peau de chagrin au regard du nombre d’accompagnants « autorisés ».

Comment se ré-unir quand la réunion n’est pas possible ?

Comment se rapprocher, être plus proche quand les distances sanitaires l’interdisent ?

On peut repousser nombres d’évènements familiaux mais pas le deuil de l’autre.

Ici la mort impose son calendrier.

Or ces instants sont précieux, en cela qu’ils permettent une ode à la vie, de s’accorder sur la trace laissée, sur les liens entretenus avec plus ou moins de conscience, sur les entrecroisements de vies maillées toutes ces années, sur le sens des messages transgénérationnels, sur les biens (immatériels) posés en héritage si bien décrits dans « L’autre Thésée » de Camille de Tolédo.

Conjugué au présent, à l’imparfait, au futur selon les rites, ce dialogue entre la vie et la mort est impérieux. Par la distance que procure le texte ou le rite qui transcende la relation à la mort, par la présence de la vie avec ceux qui témoignent de la vie. En cela d’une certaine manière la vie peut gagner. Au début était l’action, nous rappelle Freud.

Ce temps si particulier permet aussi au rire d’être présent dans une simultanéité conscientisée, forme métaphorique de nos équilibres instables entre éros et thanatos. Ce dialogue entre la mort et cet humain faillible, fracturé, mais vivant que nous sommes, propose une autre mise à distance par l’humour. Une autre manière de garder la main, de regarder la mort en face.

Un peu de légèreté dans ce monde de brutes.

Dit autrement, comment poursuivre l’héritage le respecter et accepter une autre lecture du sens fourni par les témoignages, par les actions produites dans ce parcours de vie. 

Enrichir le message de vie pour mieux le consolider. 

Hériter et transmettre.

Pérennité de la pratique.

Et le décalage comme option.

Un maillon dans la chaine de vie, un maillon qui maille les idées : un maillon qui m’aille. Dialogue essentiel.

Alors que vont devenir tous ces morts mal accompagnés, tous ces accompagnants qui n’ont pu être présents au présent, présents à l’absent, ces héritages mal menés, ces ruptures dans la ligne de vie.

Ces regrets éternels, dirait le poète.

Ces murmures en arrière-plan qui nous hantent pour dire ce qui n’a pas été dit, dirait le psy. L’opportunité de faire autrement.

Nous avons mis 50 ans à devenir une société de consommation, puissions-nous devenir, dans des délais plus courts, une société de consolation.

Le défi est immense tant certaines morts sont inconsolables. Mais c’est parce qu’il est immense qu’il nous faut l’initier. 

Il en va de notre vie.

Un commentaire sur “Mortelle randonnée

  1. J’attends avec une une réelle curiosité ce que vous ferez de vos dernières chroniques qui, bien que, me paraissant sincères, me semblent être particulièrement nostalgiques et bien tristes. Je reste per-suadé que le jeune homme qui s’est intèréssé, inspiré et inspirant à des talents avant-gardistes encore là….

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